Petit pays

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Cinq ans après la rare moisson de médailles olympiques obtenue par ses amateurs, la France est officiellement devenue quantité négligeable sur la scène pugilistique professionnelle. C’était ressenti depuis longtemps, mais le constat aura rarement été plus désespérant qu’en cette année 2021 riche en coups d’arrêts pour les locomotives tricolores. Il ne s’agit pas d’accabler nos champions vaincus par meilleurs qu’eux (Nordine Oubaali, Maiva Hammadouche), nos guerriers vétérans rattrapés par les années (Carlos Takam, Hassan N’Dam) voire nos espoirs s’inclinant d’un cheveu sur terrain adverse (Dylan Charrat, Bilel Jkitou). Tous eurent en commun de devoir aller chercher loin de leurs bases des adversaires et des bourses dignes de leur talent.

Kevin Lele Sadjo, la divine surprise

Certains, pourtant, voyagèrent avec succès, que leurs victoires soient attendues (Souleymane Cissokho) ou relèvent de la divine surprise : à cet égard, avouons ici que l’image d’un Kevin Lele Sadjo l’emportant sur un splendide crochet au foie à la mi-décembre aida d’autant mieux à digérer cet annus horribilis que le nouveau champion d’Europe des super moyens refroidissait la Manchester Arena en même temps que les espoirs de Jack Cullen. Et quelques-uns des patrons de chez nous tinrent tout de même leur rang : tous boxaient à domicile, qu’il s’agisse de Tony Yoka et Matthieu Bauderlique – on se rappellera la soirée de septembre à Roland Garros, rare satisfaction promotionnelle hexagonale de l’année –, de Ségolène Lefebvre titrée à Douai ou du Montréalais d’adoption Christian M’Bili.

Ce bilan pourrait n’être que maigre ou mitigé, selon l’effort que l’on consentirait pour ripoliner le tableau. Mais dès que l’on y ajoute la réunion du 17 décembre dernier à Tachkent, il devient carrément indigne pour le pays de Carpentier, Cerdan, Bouttier, Mormeck et les frères Tiozzo. À un horaire absurde, sans couverture médiatique française – est-ce toujours un mal, certes ? -, ce que notre pays compte encore d’amateurs assidus du noble art aura ainsi assisté en ligne à l’une des pires pantalonnades pugilistiques de mémoire récente. Elle concerna, amertume suprême, rien de moins que l’un de nos très rares professionnels respectés hors de France, le super welter Michel Soro.

De franches allures de traquenard quatre étoiles

Le natif d’Abidjan pouvait se prévaloir de 35 victoires en 38 combats professionnels, deux roustes administrées aux Américains Glen Tapia et Greg Vendetti, un succès de prestige en duel franco-français contre Cédric Vitu et une défaite serrée comme un poing concédée au cador argentin Brian Castaño. Depuis 2017, Soro attendait une nouvelle chance mondiale, glanant au passage un étrange titre « WBA Gold » au rabais rappelant combien la doyenne des fédérations internationales était bien devenue la plus folklorique de toutes. À la fois star d’un marché français réduit à peau de chagrin et fort d’états de service connus de tous, c’est peu dire que Michel Soro affichait un ratio bénéfice-risque assez calamiteux.

Ces profils-là ne sont jamais les plus faciles à vendre ; on juge alors le travail des promoteurs à la valeur des combats qu’ils parviennent à leur décrocher comme aux conditions les accompagnant. Dans le cas de Michel Soro, les faits sont accablants : inactif depuis 24 mois, un homme de 34 ans dut ainsi aller défier en Ouzbékistan une étoile locale en devenir, Israil Madrimov, déjà auteur de sorties convaincantes aux États-Unis. On savait Soro aussi bien préparé qu’à son habitude après un stage à Bear Lake, largement plus expérimenté que son adversaire du soir, et l’on n’ignorait pas les lacunes affichées par Madrimov tant en défense que dans la gestion de ses réserves d’énergie sur toute la durée d’un combat. Reste que, pour qui connaît un peu le (plus ou moins) noble art, l’affaire avait de franches allures de traquenard quatre étoiles.

De quoi fracasser ses meubles

Autant le dire d’emblée : 8 rounds durant, le duel fut d’excellente tenue, largement au niveau d’une demi-finale mondiale, alternant échanges à mi-distance et bagarres front contre front. Visiblement affecté par son inactivité, Soro avait peu à peu trouvé son rythme, et sa droite sa cible. Madrimov, quant à lui, montrait combien il avait progressé, gardant les mains hautes, rendant coup pour coup au corps-à-corps contre un expert du genre, conduisant ses efforts avec mesure et accélérant opportunément en fin de reprises pour marquer les esprits des juges. Au 9e round, il sembla dépassé par l’accélération progressive de Soro ; sans doute le Français avait-il misé sur la supériorité de son endurance pour s’imposer sur le tard. Dans les dernières secondes, toutefois, c’est bien l’Ouzbek qui trouva son second souffle et touchait nettement son aîné, au point de l’acculer dos aux cordes. On entendit la cloche, Soro avait eu chaud.

Sauf que Madrimov put enchaîner sept coups au but supplémentaires avant que l’arbitre intervienne… non pas pour imposer le break attendu, mais pour déclarer la victoire du champion local par KO technique après 3’05 au 9e round, autant dire un espace-temps qui n’existe pas en boxe anglaise. S’ensuivirent quelques minutes de palabres autour du ring, pendant lesquelles l’entraîneur Abel Sanchez ne daigna même pas ôter le protège-dents de son poulain français si durement éprouvé. Quelles que fussent les intérêts des parties prenantes, rien dans les règles de ce sport ne pouvait empêcher un no-contest. Le résultat officiel tomba alors, sidérant, comme le scandait un ring announcer du cru tout à sa joie : Michel Soro subissait bien sa première défaite avant la limite en professionnels. Seule la certitude que ce résultat serait invalidé a posteriori empêchait alors de s’en prendre à son ordinateur ou au mobilier alentour. Deux semaines plus tard, il demeure inchangé. Le devenir de la réclamation déposée par le camp Soro est bien incertain.

Une France dramatiquement faible

Il ne s’agit en aucun cas d’ôter quelque mérite que ce soit à Israil Madrimov, auteur ce soir-là d’une très belle prestation : qu’il fût en tête pour deux des trois juges après 8 rounds relevait d’une certaine logique, tout avantage du terrain pris par ailleurs. On ne saurait non plus pousser des cris d’orfraie ad nauseam au nom de la morale bafouée, dans un sport où la loi du plus fort prévaut depuis longtemps. Non, le plus douloureux, dans cette affaire, consiste à voir combien la France est devenue dramatiquement faible pour qu’un de ses boxeurs les plus méritants subisse une injustice aussi flagrante après qu’on l’exposa à un risque sportif inutilement élevé – ce combat-là après deux ans – puis un danger physique absolument intolérable APRÈS la fin du 9eme round.

Un vivier de talents suscite l’intérêt des médias, celui-ci favorise la promotion de grands événements pugilistiques locaux, les espoirs qui combattent à domicile deviennent plus facilement des champions, les champions font rêver la jeunesse et alimentent le vivier de talents : tel est le cercle vertueux de la boxe professionnelle, dont bénéficient les places fortes historiques du noble art comme ses pays émergents. La France d’aujourd’hui se situe à l’exact opposé d’une telle dynamique. On pourra rétorquer qu’elle demeure capable de produire d’aussi belles surprises que le titre européen de Kevin Lele Sadjo. Mon sentiment d’amoureux de ce sport est qu’elles ne vaudront jamais le traitement indigne infligé à Michel Soro. Vivement 2022. Ou pas.

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