Château Rouge, Junichi Watanabe

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Depuis Manchette, on sait que la bonne littérature dite de genre doit savoir s’appuyer sur les codes attendus pour formuler un commentaire social qui percute et surprend. J’ai beau reconnaître sans peine une inculture abyssale en matière d’écrits érotiques – que seule excède ma méconnaissance du roman japonais – il semble toutefois en aller ainsi dans ce sous-ensemble précis. La difficulté de trousser assez adroitement une scène de sexe d’un paragraphe dans une histoire réputée conventionnelle en évitant que son lecteur ne glousse ou lève les yeux au ciel s’avère déjà assez élevée en soi. De fait, trois cent vingt sept pages de cul stricto sensu, au-delà du risque de redite, auraient peu de chances de se suffire à elles-mêmes pour garantir que le public demeure tout à fait captivé. Château Rouge, de Junichi Watanabe, est un roman culte japonais du début des années 2000. S’inspirant de la formule bien connue des amateurs de pornographie – éculée, si j’osais – de l’initiation au plaisir d’une femme mariée, ce livre dit bien plus de la bonne société locale que des mille et une façons d’accomoder le papayou-lélé au pays du soleil levant.

Un Eyes wide shut ligérien

Katsuhiko, chirurgien orthopédique japonais, accueille ses beaux-parents à Roissy. Le contexte n’a rien de festif : alors qu’ils venaient visiter la France, sa femme Tsukiko a été enlevée en pleine promenade en forêt de Fontainebleau. Le mari éploré donne à ses invités tous les gages d’une recherche active de sa bien-aimée ; rassuré, son beau-père semble disposé à payer la rançon réclamée par les ravisseurs. En vérité, comme le raconte Katsuhiko à la première personne, il a lui-même organisé l’enlèvement pour un prix exorbitant. Son épouse restera séquestrée trois mois par une société secrète de libertins huppés dans un château de la Loire pour y être « dressée » sexuellement. La secte du Château Rouge semble directement inspirée de Sade et des ploutocrates décadents du Eyes wide shut de Stanley Kubrick. Accueilli à chacune de ses visites par une avenante soubrette, Katsuhiko est conduit à un salon confortable d’où un miroir sans tain lui permet d’assister aux jeux érotiques d’audace croissante auxquels sa femme, les yeux bandés, est contrainte à participer.

Malgré mes protestations, mon pénis s’est alors relevé vivement comme s’il revenait à la vie.

Pourtant, j’étais extrêmement fatigué. Je venais de faire l’aller-retour en voiture entre Paris et ce village bordant la Loire, soit deux cent soixante kilomètres. De plus, la scène de prise de mesures m’avait rendu anxieux, et elle était assez choquante pour se graver de manière indélébile dans mon esprit. Si bien que mon corps et mon esprit étaient exténués.

Malgré cela, qu’était-il en train de se passer ? Mon pénis était à nouveau en érection, et dans ma tête les images de Tsukiko nue et des hommes masqués l’entourant étaient revenues.

Mais la fatigue physique n’était-elle pas liée à l’érection ? En même temps, je savais bien que le fax qu’ils m’avaient expédié si rapidement et que j’avais lu dès mon arrivée m’avait plongé dans cet état aussi indéfinissable qu’anormal.

Ce document était un second rapport contenant lui aussi des mesures.

« Grandes lèvres : normales, petites lèvres : rose clair et d’assez petite taille, grand axe du clitoris : 0,7 cm, fente vulvaire : 3,2 cm, périnée : 2,5 cm, profondeur du vagin : 9,5 cm, anus : aucune anomalie, inutilisé »

Évidemment, ce que ce document révélait, c’était que même après mon départ ils avaient continué à mesurer Tsukiko sans relâche. Bien que j’eusse dû m’y attendre, ces données me semblaient trop minutieuses. Non, à dire vrai, le problème n’était pas ces données, mais le fait même qu’elles aient été prises.

Néanmoins, les descriptions des grandes lèvres étaient acceptables, bien que de justesse. Tsukiko était forcée de s’exposer sous la lumière très vive, il était inévitable que son sexe se soit offert à leur vue. Mais que penser de ce détail concernant le clitoris avec un axe à 0,7 cm et de la suite ? Encore une fois, le problème n’est pas la mesure en elle-même, mais les actes qu’ils ont dû accomplir pour obtenir ces chiffres et la posture que Tsukiko a dû prendre. Même moi, son mari, je n’ai jamais eu l’occasion de voir clairement cette petite partie de son anatomie, qu’ils ont dévoilée par la force et mesurée avec précision. De plus, en tant que médecin, je connais la signification des termes tels que « fente vulvaire » et « périnée » ; le premier fait référence à la longueur de l’orifice du vagin ; le second concerne la partie entre l’extémité postérieure du vagin et de l’anus. Pour le mesurer avec précision, quelle pose ont-ils imposée à Tsukiko et comment a-t-elle enduré cette séance ? C’est la mention de la profondeur du vagin qui m’inquiète. Comment ont-ils procédé ? Tsukiko a-t-elle gémi ? S’est-elle contorsionnée ?

Comment diable un homme se disant éperdument amoureux de la si belle Tsukiko a-t-il pu recourir à un procédé aussi indéfendable ? Le rare mérite de Katsuhiko est de s’exprimer sans pudeur déplacée. Poussé à l’extrême, son regard de scientifique l’a littéralement conduit à souhaiter que l’on répare sa femme. Lui qui eut la chance de faire un beau mariage – Tsukiko vient d’une famille d’un statut supérieur à la sienne – dut constater dès leurs fiançailles le peu d’intérêt de sa promise pour les choses du sexe. Un mépris, tenta-t-il d’analyser, qui remontait peut-être à son éducation en école catholique. Quand bien même Katsuhiko crut faire de son mieux pour assumer son rôle de mari et pourvoyeur du foyer, la froideur hautaine de Tsukiko alla croissant, dans et en dehors de la chambre à coucher. Le séjour au Château Rouge est donc censé lui permettre de compter sur une épouse mieux disposée à l’accomplissement d’un supposé devoir conjugal. À mesure qu’il la contemple en sirotant du 1er grand cru classé, dévêtue, perdue et livrée à toutes sortes de stimuli et agaceries, Katsuhiko oscille entre compassion indignée et franche excitation. Qu’en sera-t-il lorsque le « dressage » semblera porter ses fruits, et Tsukiko trouver satisfaction entre les mains d’autres que lui ?

Un monstre navrant avant tout

On est fondé à s’interroger à ce stade, vu de la France de 2021, sur le caractère authentiquement érotique d’une mise en scène aussi scabreuse – l’expression contemporaine « culture du viol » paraît ici trouver son expression quintessentielle – et fondée sur des fantasmes à ce point phallocratiques. Ce serait omettre l’habileté du regretté Junichi Watanabe, ainsi que les vraies forces de ce Château Rouge. La première réside dans le portrait en creux de Katsuhiko, prototype de mari toujours plus à côté de la plaque. Après l’effroi et la fascination que lui procure la contemplation du « dressage » de son épouse vient le constat atterrant de ses propres insuffisances et insécurités, comme de ses attentes paradoxales vis-à-vis des femmes : il a choisi la sienne pour sa beauté d’apparence inaccessible et voudrait qu’elle agisse en succube toutes lumières éteintes. La trajectoire érotique du chirurgien, comme le spectacle qu’il nous offre biroute à la main à la vue de la séance en cours derrière sa glace, est navrante avant tout. Son absence d’empathie autant que d’assurance, conjuguée au poids des représentations sociales, l’ont conduit à ce bien triste état. Jeune homme, après un coup à son orgueil sexuel d’adolescent, il se réfugia dans l’onanisme et la fréquentation des prostituées soumises des soaplands. L’idée même d’une femme forte qui saurait ce qu’elle vaut finit par annihiler son désir.

En cet instant, les hanches de Tsukiko bougent par réflexe. La main de l’homme se retire de sa colline pubienne, puis revient, encore et encore. Je me dis que le contact de ses poils doit être vraiment doux. Ce soir, l’homme-oiseau est beaucoup plus gentil et délicat, comme s’il pressentait la disposition d’esprit de Tsukiko en analysant ses réactions.

Pour une personne inexpérimentée comme moi, le mouvement de ses doigts paraît très fastidieux ; mais à chacune de ses carresses délicates Tsukiko se tortille. Les doigts s’enfoncent sans hésitation dans sa forêt pubienne. Le mouvement est répété pendant quelques minutes. Ont-ils soudain atteint sa partie la plus sensible ?

« Ah » articule-t-elle tandis que ses hanches tressaillent. Comme s’il attendait cette réaction, l’homme élève la voix : « Encore ! Parfait ! » Il semble admirer son corps et continue de lui masser l’entrejambe. Il ne fait preuve d’aucune retenue. Parfois, même quand elle semble se tordre douloureusement, ou quand elle laisse échapper un petit cri, il poursuit ses attouchements avec calme et précision. Bien qu’elle gesticule, il ne s’interrompt jamais, il se comporte comme si cette réaction l’encourageait. À chaque mouvement de Tsukiko, j’ai le sentiment d’être humilié. Cela m’incite à continuer de boire et mon corps entier se réchauffe sous l’effet de l’ivresse.

La patience de cet homme, ou plutôt sa persévérance, est considérable. S’il faut tant d’efforts et de temps pour satisfaire une femme, ce que j’ai fait jusqu’à présent est bien rapide et pauvre. Quoiqu’il en soit, et bien qu’il poursuive ses carresses depuis plus de trente minutes, il ne semble pas s’ennuyer et s’active sans relâche. Fait-il ce qu’il souhaite ou suit-il les recommandations de ses camarades ?

De son côté du miroir, Tsukiko parle peu mais expériemente beaucoup. L’art ambigu de Watanabe consiste à jouer avec le consentement qu’elle donnerait ou non aux attentions successives de ses hôtes masqués. Là où son mari pusillanime et sidéré voit de l’agression sexuelle – et ne se hâte pourtant pas d’y couper court -, le lecteur comprend vite que la jeune Japonaise a affaire à des partenaires patients et attentifs, dont le dessein est de la conduire à désirer plutôt que subir, se servant tout autant de la voix que du toucher. À force d’observations empiriques, Katsuhiko finit enfin par hasarder l’hypothèse que son épouse s’affranchirait peu à peu d’une pudeur très ancrée dans la culture nippone quant au plaisir féminin. De ce point de vue, le lecteur de chez nous sera forcément flatté par le stéréotype tricolore de l’amant extraordinaire – j’ai personnellement passé l’âge de refuser un compliment, mérité ou pas – comme il s’amusera des autres attributs de la France de carte postale dépeinte dans Château Rouge, gastronomie stratosphérique, grèves ordinaires du transport aérien, Paris « ville coquette et modérément calme » ou Quartier Latin constellé de « maisons d’édition, librairies d’occasion et boutiques de luxe ».

Des rapports similaires au tagada tsoin-tsoin

On l’aura compris, au delà de l’accroche de roman érotique figurant sur la couverture et suggérée sans ambages par son illustration, Château Rouge s’avère une critique ironique, féroce et osée de l’institution du mariage à la japonaise, dont la virulence n’a certes pas empêché le grand succès local. Le roman tire son originalité d’une intrigue abradabrantesque de film coquin des 70s traitée avec le plus grand sérieux, narée par un protagoniste devenu touchant à force de faiblesse et de misère sexuelle crasse. La grande découverte de ce dernier sera que les hommes et les femmes, toute conventions prises par ailleurs et fussent-ils outillés différemment, entretiennent des rapports étrangement similaires au tagada tsoin-tsoin… et communiquent tout aussi mal les uns que les autres. Convenons qu’on pourrait attendre une morale plus rétrograde pour un récit d’apparence si moyenâgeuse.

« Oui mais le cul, dans tout ça ? » demanderez-vous, avides. Disons que je n’ai ni trop gloussé, ni trop souvent levé les yeux au ciel.

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