Boxer comme Gratien, Didier Castino

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Je dois ma découverte du nom de Gratien Tonna à un lieu que je détestais souverainement, la salle d’agrès du collège-lycée de garçons que je fréquentai jusqu’au début des années 90. Unique élément de décoration dans la pièce grise, haute de plafond et remplie d’appareils de torture diversement sophistiqués, une affiche « Valdés vs Tonna » ; je soupçonne le très baraqué Monsieur David, professeur de gym courtaud aux épais favoris qui aimait à brandir ses poings en proposant « Tu veux Starsky ou Hutch ? », d’être à l’origine de ce choix. Mon intérêt pour la boxe était déjà prononcé, c’est devenu une vraie marotte depuis bien longtemps, mais je devais concéder jusqu’il y a peu une connaissance limitée dudit Tonna, guère plus que le contenu sommaire de sa page Wikipedia. Voilà qui pourrait étonner quand on sait mon approche compulsive du sujet et le fait que ce boxeur tricolore ait détenu les titres national et européen des moyens avant d’affronter deux vrais cadors pour une ceinture mondiale, la légende argentine Carlos Monzon et donc le Colombien Rodrigo Valdés dessiné sur l’affiche évoquée plus haut. Le premier Français à combattre à Las Vegas, quoi. Il existe bien un mystère Gratien Tonna, une épaisse somme de non-dits qui a de quoi intriguer et que Didier Castino s’est employé à mettre au jour.

« Il est là, incontestablement »

En introduction, il donne la parole au boxeur lui-même, un homme qui parle simple pour rappeler des vérités : il ratatine ses adversaires parce qu’il le peut et qu’il a peur que les combats durent, il ne les déteste pas, et surtout il boxe parce qu’il ne sait faire que ça. Par la suite, c’est le personnage d’Hervé qui s’exprimera à la première personne. Alter ego de Castino, il est écrivain, sans connaître grand-chose au noble art. S’il sait qui est Gratien Tonna, c’est moins pour sa carrière sur le ring que parce qu’il fait partie du décor, à Marseille. Un totem plutôt qu’une vedette. Un ami commun, Edouard, lui suggère un bouquin sur ce septuagénaire qui a tout flambé et vit désormais dans une caravane. Quand il décrit Tonna et ses pognes énormes, des « bêches de croque-mort » que les gants de poids moyen peinaient à contenir, le parler marseillais d’Édouard s’emballe, ça pique la curiosité d’Hervé. Il le fera. La rencontre a lieu dans le terrain vague où le mastar a campé sa roulotte à côté d’un « bar-mobil-home » tenu par sa fille Gigi. Elle vit auprès de lui avec son propre fils, Jason. Hervé a déjà dans la tête un livre qui n’est pas une biographie, mais appréhende comme de juste le premier contact décisif. La masse grisonnante émerge de sa tanière : « Il est là. Incontestablement ».

Puis c’est la découverte du bonhomme, à la fois absent et bien campé sur place, qui procède par « bonds mémoriels » dans son récit comme le pur puncheur vise l’efficacité sans soigner les transitions. Le premier souvenir est un crochet à la tempe : au volant de sa BMW, au faîte de sa gloire, Tonna a tué un homme, policier de surcroît. Un jeune Gilbert Collard lui a évité la taule. Gratien se dit Maltais comme ses parents, sans bien savoir à quoi ça rime, et raconte la Tunisie de ses premiers souvenirs puis de la découverte de la boxe. Il évoque ensuite son exode familial à Marseille, ses entraînements à la salle dans une « rue à femmes », et le Bataillon de Joinville. Il y devient champion du monde militaire sur sa force herculéenne plutôt que sur la technique, un style qui préfigure sa carrière en professionnels. Tonna aurait dû être champion de Tunisie, mais prétend qu’on lui a carotté son titre sur tapis vert. En revanche il s’empare de celui de champion de France, perd et regagne sa ceinture, la presse est fascinée puis sceptique à propos de ce jeune si puissant mais frustre et qui n’adore pas l’entraînement. Les verres s’enchaînent au fil des confidences livrées dans le désordre, et l’équipée lève le camp pour un restaurant routier à 14 heures passées.

L’urgence de partager une légende enterrée

L’époque de Gratien Tonna, le puncheur qui n’aime pas trop pourchasser son adversaire avant de l’estourbir, c’est celle où l’on écoute Pierre Cangioni commenter ses combats à la radio dans des bistrots où le sol est couvert de sciure et où Gabin, Montand, Johnny et Sylvie sont assis en bord de ring, où ceux qui préfèrent la télé vont se camper devant la vitrine de la boutique Radiola ou Telefunken. Castino la restitue comme il faut. Le style de l’auteur alterne entre élégance et oralité, très précis lorsqu’il s’attarde sur un détail lourd de sens, la phrase s’anime et s’allonge avec l’émotion, versant souvent dans l’anaphore, et l’accent pointe dans les dialogues. En Hervé, Castino se met en scène face à la bête, intimidé mais tentant de canaliser, domestiquer pour le récit un personnage plus grand que la fiction dont il mesure chaque minute un peu plus l’écart béant entre sa vie et la sienne, entre ce corps public de boxeur et le sien si privé. Plus les échanges durent et plus Hervé éprouve l’urgence de partager cette légende maudite que le landernau pugilistique a choisi d’enterrer, et dont le nom ne circule plus guère qu’autour de Marseille. L’autre défi qui s’impose à lui est de dire une réalité impossible à trouver dans ces bribes de souvenirs souvent contradictoires exprimés par un vieil homme au vocabulaire d’antique adolescent, comme si là était sa mission d’écrivain. Comment l’accomplir, avec quel souci de l’exactitude d’une part, et de la vérité de l’autre ? La narration alterne ainsi entre la vie de Tonna et sa rencontre avec l’auteur, qui s’étire sur des heures.

Édouard est parfait dans son rôle d’intermédiaire, il met en confiance et le boxeur ne s’y trompe pas, il parlera à Hervé parce que Édouard est là, il lui a assuré que parler à son ami, c’était comme lui parler à lui, enfin presque, alors Tonna a essayé d’y penser, ça se bouscule, il y a des choses à ne pas dire et puis merde après tout, pourquoi je les dirais pas, qu’est-ce que j’ai à garder pour moi ? Je veux lui raconter le plus important. La boxe, c’est sûr, mais il n’y a pas que ça, je veux aussi parler de choses dures, ce qu’on ne sait pas, mais il faut venir me chercher, c’est lui qui doit me pousser à dire ce que j’ai oublié depuis longtemps, ce que je n’ai pas su. Un livre avec ce que je lui dirai, qui va acheter le livre ?

Le boxeur s’assoit et ouvre son sachet de tabac. Édouard lui raconte qu’avant de rejoindre la départementale, il y avait un sacré bordel, ça n’avançait pas, insensiblement il acquiesce avec la tête, sort une langue épaisse, humecte le papier à rouler, achève sa cigarette, l’allume et avale la première bouffée de la journée.

Hervé le reconnaît, oui c’est lui, la même tête que sur les photos, les traits taillés au couteau, les yeux de misère, le nez large, écrasé et une bouche lippue qui s’étend, il est plus vieux mais c’est lui, il reste encore de sa jeunesse.

Hervé a fait ses devoirs, il a écumé internet avant le grand jour, ce qui l’aide à redresser certaines approximations et combler les blancs. L’écrivain prend le relais lorsque le colosse se fait taiseux. La préventive pour proxénétisme aggravé. Ses difficultés à apprendre la boxe, lui qui n’a pas appris à apprendre. Sa voracité et ses multiples appétits, toujours pas éteints à un âge respectable. L’amitié indéfectible de Gaston Defferre qui le tira de plus d’un mauvais pas. La psychologie de ce grand môme illettré aussi plein de colère que d’envie de faire plaisir, à son coach, son promoteur Florimond Flament, aux filles de la rue Thubaneau, aux copains raides de thune, à tous ceux qui l’invitent et lui payent des coups rien que pour examiner le bestiau. Trois balles dans l’épaule à Pigalle alors qu’il prépare un championnat d’Europe. Un rapport si particulier à la peur : peut-être la trouille par amour, à la Brel, peut-être la trouille tout court. Le mariage princier dans la tradition maltaise et qui partira en torche. Le fils qui lui ressemble tant mais qui n’a jamais voulu boxer.

« Gratien, il mérite »

En arrière-plan, Boxer comme Gratien évoque avec une même justesse les Bouches-du-Rhône loin des cartes postales des environs de Plan-de-Campagne, autour des terrains vagues et des casses autos. On y échoue non sans noblesse, et on y compte en anciens francs. On y partage des rituels d’ex taulards entre gadjos et gitans. On y sait que « Gratien, il mérite » qu’on parle de lui, dans un livre à défaut d’un film, que c’est un type bien qui n’a pas tout ce qu’il devrait avoir. Castino aime à broder sur les personnages qui hantent cet étrange environnement, un entourage certes moins clinquant mais plus fidèle qu’à la grande époque de Tonna, des gueules reconnaissables sans savoir dire pourquoi qui habitent un espace-temps bien particulier ; ils y accueillent Hervé avec bienveillance à grands coups de « 51-tubes » parce qu’on le répète, « Gratien, il mérite » . D’abord méfiant, le petit-fils montre à Hervé d’incroyables archives sur son téléphone, issues de la collection d’un type mystérieux. Il veut prouver qui était son grand-père, qu’il a payé pour ses conneries, que Jean-Claude Bouttier l’a pris de haut et surtout évité, qu’être de Marseille l’a largement desservi, qu’on a noirci le trait de ses deux échecs mondiaux, après tout son compatriote Marcel Thil est bien entré au Hall of Fame sur deux disqualifications habilement provoquées…

On referme Boxer comme Gratien pas loin d’être aussi ivre qu’Hervé rentrant de sa journée avec Tonna, grisé d’avoir arpenté une dimension parallèle dont il était nécessaire qu’on la fît enfin découvrir, dans laquelle existe et a vécu un champion extraordinaire au sens très littéral du terme. C’est le premier mérite du travail de Didier Castino. L’autre, et pas le moindre, sera perçu par ceux qui ont déjà brûlé de l’envie – voire du besoin – de faire connaître le torrent d’existence qu’est l’histoire d’un boxeur, comme si ce sujet-là, au delà des si nombreux poncifs qu’on lui inflige d’ordinaire, surpassait tous les autres pour de bien obscures raisons. Ils sont très peu nombreux à avoir su l’expliquer aussi joliment que Didier Castino.

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