Journaliste, scénariste et ex toxicomane — il a d’ailleurs brièvement contribué à la série Alf alors qu’il était sous héroïne — issu d’une longue lignée de suicidaires, Jerry Stahl explique en introduction comment lui est venue l’idée d’aller découvrir Auschwitz en 2016 via les services d’un voyagiste : « Pourquoi rester dans ce pays, à écouter geindre de simples néonazis genre les Proud Boys, quand s’offrait la possibilité de remonter à la source, en Pologne et en Allemagne, pour voir de l’intérieur le fief des authentiques nazis du cru ? » C’est que le bougre, qui a aussi œuvré entre autres à l’écriture d’un polar délirant intitulé À poil en civil et d’une dizaine d’épisodes des Experts, n’aime pas beaucoup Donald Trump et son empreinte sur les États-Unis ; il ajoute qu’entre 2016 et 2021, lorsqu’il mettrait la dernière main à Nein, Nein, Nein !, l’orangé président aurait encore repoussé selon lui les limites de l’horripilant. Et puis revisiter le pire de l’Histoire l’aurait peut-être aidé à relativiser sa dépression inextinguible — et, dans le cas contraire, à pouvoir enfin l’étayer de motifs suffisamment solides — ainsi qu’à boucler le projet de série autobiographique commandé par ABC qui devait parler de son mariage heureux avec une jeunesse. Précisons que Stahl, en panne d’inspiration, serait bientôt divorcé une troisième fois.
De coriaces « morceaux d’histoire polonaise prémâchés »
Des Japonaises le prenant pour le Kramer de Seinfeld se jettent sur lui alors qu’il sort d’un crématoire : tel est notre premier contact avec les camps de la mort par le truchement de ce drôle de zèbre, qui se déplace avec une quinzaine de camarades de voyage en plus d’une guide mi sévère, mi courtoise nommée Suzannah ; il semble par moments que la troupe pourrait visiter n’importe quelle autre destination touristique — dans le lot figure d’ailleurs un couple gay de « permatouristes » retraités — mais notre narrateur ne les prend pas de haut. Inversement il blâme ses propres habitudes de blagueur cynique quand personne ne le comprend. Parmi ses compagnons, Stahl se lie d’une amitié paradoxale avec Shlomo, vieux Juif américain trumpiste né dans un camp de personnes déplacées après-guerre. Décalé, notre homme l’est dès son arrivée en Pologne : pour cause d’hépatite C et de foie fatigué par les drogues, il est végétarien au pays des buffets de viande froide au petit déjeuner et sobre en vacances au milieu de noceurs. Son décalage favorise les confidences des autres voyageurs. Au programme des deux semaines : Varsovie, Cracovie, Auschwitz, Munich, Buchenwald, Nuremberg et Dachau. Pour Jerry Stahl, il ne s’agira pas de rivaliser avec les plus grands auteurs sur la question de l’Holocauste qu’il connaît sur le bout des doigts, encore moins de vouloir s’y substituer, mais de livrer des impressions éminemment subjectives.
Très vite, l’homme ne peut s’empêcher de verser dans le burlesque : il évoque ses déboires dans l’utilisation d’une valise « intelligente » gérée via une application, puis son irritation du fondement guère compatible avec les trajets en car, avant de mener depuis son hôtel une enquête en ligne sur les pratiques sexuelles déviantes du cru qui dégénère en cybersexe navrant. La diversion, chez Stahl, fait d’abord office de protection. Angoissé à vie par sa judaïté, il fut l’un des deux enfants juifs sur les 800 élèves de son école à Pittsburgh. Même rôdé à l’antisémitisme, l’auteur doit en supporter les relents polonais contemporains, les toujours populaires figurines de rabbins en bois réputées attirer la bonne fortune sur un foyer, ou bien la loi de 2018 punissant de prison toute personne évoquant en public la responsabilité polonaise dans la Shoah. Les « morceaux d’histoire polonaise prémâchés » qu’on lui sert entre deux soirées touristiques d’un kitsch consommé restent coriaces, comme le fait que le snack d’Auschwitz propose pour l’essentiel des produits à base de porc — la boutique de souvenirs de Dachau, elle, vend Freud, Allen et Roth. Stahl intercale dans son récit de voyage ses propres souvenirs « d’homme (capable de) s’affranchir de l’héroïne sans forcément réussir à desserrer l’étreinte de ses doigts sur sa propre gorge », une condition que ne guérira sans doute pas son expérience germano-polonaise.
Où l’on découvre la nazsploitation…
Comme pour exorciser la contemplation de l’indicible, Stahl s’informe de manière obsessionnelle sur d’obscurs détails de l’Histoire. On apprend des choses, dans Nein, Nein, Nein !, telles les différences notables entre le divorce aujourd’hui et dans l’Allemagne nazie. Le lecteur découvre ainsi avec sidération la mode des vidéos de « polkas hitlériennes » en ligne. Steven Spielberg, nous apprend aussi l’auteur, a plagié la scène de la douche dans La liste de Schindler. Il déroule l’histoire de la Vierge noire de Częstokova, protectrice des âmes polonaises… celles des goyim, précisons-le. L’entreprise qui produisait un complément alimentaire ajouté à la bouillie des prisonniers des camps existe encore. Hitler était un bec sucré. Tout porte à croire qu’il était aussi « mono-bouliste »… et Mussolini se rasait le cazzo. Mein Kampf comporte 14 pages consacrées à la syphilis. La Brasserie du putsch manqué de 1923 est devenue un Apple store.
Ilse, épouse du commandant de Buchenwald, se promenait à cheval dans le camp en dessous affriolants et exigeait qu’on abatte sur-le-champ ceux qui la reluquaient ; son sex appeal et sa cruauté en firent le sujet d’un film culte de nazploitation. La société Topf et Söhne, qui fabriqua les crématoires de Buchenwald — y faisant même fièrement apposer une plaque l’attestant —, était spécialisée dans les fours à pain. Contrairement à Hugo Boss et Volkswagen, elle disparut après la guerre ; ses héritiers eurent l’aplomb de réclamer leurs biens prétendument spoliés… Réalisatrice du Triomphe de la volonté devenue nonagénaire, Leni Riefenstahl vantait encore le sens de l’humour du Führer. En 1963, Israël adopta une loi bannissant une très populaire série de livres de poche érotiques mettant en scène des prisonniers aux mains des nazis. Martin Luther se distingua aussi par des écrits violemment antisémites. Parce que son père participa à la construction de la maison seine-et-marnaise de Samuel Beckett, le futur catcheur vedette du circuit américain André The Giant, trop grand pour le car de ramassage scolaire, fut régulièrement conduit à l’école par le dramaturge.
Vertigineuse collision de Jerry Stahl avec l’humanité
L’auteur ne peut toutefois pas se cacher en permanence derrière l’humour ou l’érudition. L’émotion est là, bien présente, d’autant plus intense qu’il choisit les moments. Il peut s’agir de la visite du très immersif musée Schindler de Cracovie, ou de celle d’un paisible cimetière de rabbins célèbres… le bougre embraye très vite sur de l’humour parfois épais, comme une digression sur la coprophilie au temps de la République de Weimar, ou la recherche de toilettes pour soulager sa prostate vieillissante, fil rouge d’observations remarquables de profondeur alors qu’il vient d’arriver à Auschwitz. Mais peu à peu, entre deux digressions sur l’antisémitisme d’Henry Ford et le débunkage très factuel de théories négationnistes à la mode, la collision de Jerry Stahl avec l’humanité, celle du XXIe siècle qui visite un camp de la mort sans conscience de sa propre indécence ou celle de 1942 qu’on força à travailler dans les crématoires pour faire disparaître ses compagnons de captivité, est vertigineuse.
« Passer d’une hallucination à la Primo Levi à Papa Schultz en une jérémiade, c’est raide. » Stahl lui-même expérimente « l’horreur d’être complètement indigne de l’horreur elle-même » alors qu’il s’imagine enfermer une tête à claques dans l’un des derniers fours. « Parmi la longue litanie de faits qu’une confrontation avec un camp de la mort révélera à propos du visiteur, l’absence de bouton « arrêt» pour museler l’obsession de soi est un des plus durs à assumer. » En résulte une illumination : ce traitement littéraire de la découverte d’Auschwitz n’est pas provocant, il est honnête. Et le télescopage de visages antagonistes du réel ouvre la voie à des considérations loin d’être superficielles. Au téléphone avec son producteur à Buchenwald pour régler un énième souci de livraison de son scénario, il est traversé par un douloureux questionnement :
« Combien parmi les victimes inhumées sous mes pieds craignaient d’être des imposteurs ? De mener une vie factice ? Combien d’adeptes de l’autosabotage, de geignards, de manipulateurs, d’idiots et de gros porcs, aux côtés des héros, des bons pères de famille bien robustes, et de tous ceux partis trop tôt situés entre les deux.
De Juif à Juif, je suis en train de perdre pied. Mais je veux savoir. J’en ai besoin. Ces victimes, avant de devenir des victimes, cherchaient-elles tout simplement à bien faire ? Combien de temps après avoir été parachuté dans le camp, un détenu se voyait-il dépouiller du privilège de l’obsession de soi imbécile ?
Prenaient-ils vite conscience de la futilité de toutes ces heures perdues à penser au sexe et au fric, à se demander s’ils étaient bien coiffés, à gamberger à la réussite, à l’échec et à toutes ces choses qui vident la vie de sa substance…
Alors que la vie est si vulnérable et fragile, si facile à déraciner ? Combien de temps la nostalgie, le désir et le regret perduraient-ils en présence de terreurs élémentaires comme la faim, le froid, la mort imminente et indigne ? »
Une oralité tortueuse, bordélique parfois, mais qui soigne ses chutes
Le cœur de Nein, nein, nein ! n’est pas l’ironie punk ou l’humour à froid mais la prise de conscience de ce que l’on imaginait connaître déjà. Stahl s’étonne de la très proprette reconstitution d’un baraquement à Dachau façon « cauchemar fort coquet ». Il interroge avec acuité les choix de mises en scène jamais neutres, des mémoriaux religieux aux boutiques de cadeaux. La fin du livre offre un message étonnamment poignant et candide sur son apprentissage des camps. Entre rire, émotion et réflexion, le voyage se sera avéré des plus éprouvants. Le lecteur y est accompagné par une langue complexe à décrire (et sans doute infernale à traduire), à moins de s’en remettre à ce qu’en dit l’auteur lui-même. « Il y a tant d’écrivains à viser la clarté, l’érudition, le fameux style lapidaire. Moi, eh bien, disons que je cherche plutôt à pimenter mes écrits d’une petite touche « traduit-de-l’ourdou ». Et c’est pas donné à tout le monde, croyez-moi. » L’écriture de Jerry Stahl consiste en une oralité tortueuse, bordélique parfois, mais qui suscite une empathie rare et soigne toujours ses chutes. « Pas du Harold Pinter », précise-t-il encore sans que la confusion eût guère été possible. Il enchaîne plus loin : « Je ne peux pas continuer, je vais finir par citer Samuel Beckett ». Après quoi il importe de se garder soi-même de s’enfoncer trop avant dans l’analyse du très compact bloc de sincérité qu’est Nein, Nein, Nein !, et d’en recommander plutôt la lecture immédiate.