Aux confins du monde, Karl Ove Knausgaard

 

Un type raconte sa vie, repoussant à longueur de pages les limites de l’ordinaire et du trivial, dans un style dépouillé à l’extrême. Et ça fait quatre – gros – tomes que ça dure.

Le type, c’est le norvégien Karl Ove Knausgaard, que l’on découvre en France alors qu’il est déjà une star sous bien d’autres cieux. Le monde des lettres est partagé. Ses thuriféraires, au rang desquels rien de moins qu’Emmanuel Carrère, qui s’y entend un peu en autofiction, autobiographie, bref autolittérature, vantent la puissance et la justesse de sa prose. Ceux qui restent froids s’ennuient ferme et moquent une supposée absence de talent d’écriture.

Que Knausgaard obtienne le Nobel qu’on lui promet ne résoudrait pas ce débat. Il faut être sensible au rythme lent et aux circonvolutions contemplatives de certains polars scandinaves – plutôt les Wallander du suédois Henning Mankell que les Harry Hole de Jo Nesbø, compatriote de Knausgaard – pour entrer dans cette histoire sans intrigue, mais pas sans enjeu. On parle de la transition vers l’âge adulte d’un ado grandi dans la Norvège des années 70 et 80, au sein de laquelle le modèle traditionnel de domination des hommes rudes et taiseux, tel le père de Karl Ove, commence à se fissurer.

Dans Aux confins du monde, le désir d’émancipation du jeune homme le conduit, bac en poche, à s’installer comme prof dans un village perdu tout au nord du pays, là où les nuits sont très longues ou terriblement courtes, les hommes pêchent et les femmes mettent en boîte le poisson. Non pas que Karl Ove, qui devient vite très populaire chez les jeunes du cru, ait la fibre de l’éducation. Mais il est issu d’une famille d’enseignants, et voit dans cette année de transition l’opportunité d’expérimenter la liberté, mettre trois sous de côté et consacrer un temps certain à l’écriture, dont il sait qu’elle est sa vocation.

Ses autres marottes sont le rock n’roll et les filles, et s’il y a bien un fil rouge et un vrai suspense dans le récit, on les trouvera dans la quête désespérée de la perte de son pucelage, dans un pays et une région où les moeurs sont libres, ce qui rend d’autant plus cruels ses tourments d’éjaculateur précoce. Le bougre n’a pas le moindre filtre, et livre en bloc ses états d’âme et ses turpitudes, qu’il s’agisse de sa misère sexuelle, ses sentiments confus vis-à-vis des femmes, élèves comme adultes, ou son rapport à l’alcool, à la fois émancipateur et à l’origine de plus d’un black-out, qui le rapproche dangereusement de ce qu’est devenu son père…

La masse de détails sur la culture norvégienne et le fonctionnement tribal d’une communauté de pêcheurs du Nord vaut son prix, mais c’est dans l’authenticité de la description de la psyché d’un garçon de 16 à 20 ans – spoiler : c’est chaotique et parfois un peu glauque -, volontiers irritant, nombriliste et bourré de paradoxes, que réside la vraie richesse de ces 650 pages. Qui vous fascineront, ou heurteront vite le sol dans un bruit mat.

À toutes fins utiles :

« Oh, ceci est la balade d’un jeune homme qui aime une jeune femme. A-t-il le droit d’employer le mot ‘aimer’ ? Il ne sait rien de la vie, rien d’elle et rien de lui-même. Tout ce qu’il sait, c’est qu’il n’a encore jamais rien ressenti d’aussi fort et d’aussi clair. Tout fait mal mais rien n’est aussi bon. Oh, ceci est la balade du jeune de seize ans dans un autocar, en train de penser à elle, l’unique, sans savoir que les sentiments iront s’émoussant et s’affaiblissant, et que la vie, si vaste et prodigieuse qu’elle soit à ce moment-là, ira inexorablement rapetissant pour atteindre une dimension praticable, quelque chose qui fait moins mal mais qui n’est plus aussi bon. »

« (…) je me mis à observer la rue par la fenêtre, mais de côté pour que ça ressemble à un acte volontaire, comme si je cherchais quelque chose du regard.
N’était-ce pas Renate ?
Mais oui, bon Dieu !
Elle entrait à Peppes Pizza. Et à ses côtés ça devait être Mona.
L’espace d’une folle seconde, j’imaginai les rejoindre. Tomber sur elles par hasard, leur demander la permission de m’asseoir à leur table, converser à l’aise et avec charme, puis rentrer en bus avec elles, on était vendredi et, courtisées comme elles l’étaient, elles iraient sûrement à une fête, on pourrait boire quelques bières, je pourrais raccompagner Renate chez elle, elle pourrait prendre ma main et me demander si je voudrais entrer, j’accepterais et, à peine à l’intérieur, je lui arracherais son tee-shirt et son pantalon, la renverserais sur le lit et la baiserais à mort.
Ha ha ha.
La baiser à mort, tu parles.
Rien que d’y penser, l’abattement me frappa dans l’instant. Certes, l’éventualité que je puisse lui ôter ses vêtements, un jour extrêmement faste, n’était pas impensable, mais c’était bien là tout ce que j’étais capable de faire. Ça s’arrêtait là où l’abattement me prenait. »

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