Dans le vin, on appelle une petite année un « millésime de vignerons ». Disons que pour se livrer au présent exercice il a fallu gratter un peu. « Boxing is dead », comme disent depuis des décennies les pessimistes et les ignares, n’empêche que même 12 mois médiocres de noble art recèlent leur lot de pépites et champions remarquables.

Boxeur de l’année :
- Naoya Inoue
- Terence Crawford
- Jesse Rodriguez
Un choix épineux que celui du meilleur boxeur de 2025, qui revient à arbitrer entre quantité et qualité. Sur ce dernier aspect, la victoire de l’année fut remportée par « Bud » Crawford aux dépens de « Canelo Alvarez » à l’issue d’un combat plein de maîtrise, troisième titre mondial incontesté en prime, à la fois surprenante de la part d’un homme monté de deux catégories à 38 ans et compte tenu du pedigree de la victime, premier futur pensionnaire assuré du Hall of Fame au palmarès de l’Américain. Si ce succès surpasse donc en qualité la démonstration de Naoya Inoue face à Murodjon Akhmadaliev, son rival le plus sérieux à moins de 122 livres, peut-on décemment ignorer les 3 autres victoires de celui-ci dans l’année calendaire, dont une fameuse slugfest contre Ramon Cardenas, ce qui fit du Japonais le premier champion à défendre la ceinture The Ring à 4 reprises en 12 mois depuis Larry Holmes ? Notons aussi que « The Monster » compte désormais 27 victoires en championnats du monde (dont la moitié contre d’autres champions, pas des chauffeurs de taxi), soit autant que Joe Louis… seul Julio Cesar Chavez le surpassant toujours avec 31. La prime va ici à l’activité, un critère dont ne peut se prévaloir Olexandr Usyk quand bien même son KO retentissant sur Daniel Dubois lors de son unique sortie de l’année fut plus impressionnant qu’escompté. C’est le virtuose gaucher Jesse Rodriguez qui complète le podium, ayant unifié les titres WBC et WBO des super mouche contre Phumelela Cafu avant de démanteler avec la manière l’invaincu Fernando Martinez pour une troisième breloque mondiale. Solide.

Combat de l’année :
- Chris Eubank Jr vs Conor Benn I
- Dmitry Bivol vs Artur Beterbiev II
- Abdullah Mason vs Sam Noakes
Sur ce coup-là, j’accepte les jets de tomates : le duel anglo-anglais entre fils de vieilles gloires des années 90 Chris Eubank Jr. et Conor Benn n’a certes pas atteint des sommets techniques, ni même regorgé de knockdowns spectaculaires et autres moments dramatiques. Seulement voilà : dans un Tottenham Hotspurs Stadium blindé de leurs compatriotes ivres et chauds comme des brandons, les deux hommes se sont hissés à la hauteur d’une occasion trop grande pour eux. Ni Junior, ni Conor n’ont le talent ou le charisme de leurs darons. Mais à une époque où le storytelling pugilistique prime sur le contenu, ils nous ont livré 12 rounds d’une explication de bonshommes qui aurait valu le coup d’œil s’ils eussent été d’anonymes boxeurs de club. Bravo, et merci. Rien à voir, en somme, avec la revanche de février dernier entre les maestros russes des mi-lourds Dmitry Bivol et Artur Beterbiev. Pas plus de knockdowns, soit, une ambiance saoudienne tristouille au vu du spectacle offert, c’est vrai aussi, mais 36 minutes intenses de brio technique et d’intelligence en mouvement, ponctuées par une victoire aussi âpre que méritée qui laisse les protagonistes sur le score le plus juste qui soit : 1-1, et 43-0 contre le reste du monde. A la 3e place, j’aurais pu donner un bonus cocardier à la bataille de blindés de 168 livres opposant Christian Mbilli à Lester Martinez, mais je préfère retenir la victoire d’Abdullah Mason sur Sam Noakes et son matchmaking particulièrement avisé. A 21 ans, Mason est désormais le plus jeune champion du monde sur le circuit. Bien que sa technique, son allonge et sa vitesse de mains comme de pieds puissent lui valoir une belle carrière dans l’évitement, l’Américain ne veut pas être une reine de beauté : son truc à lui, c’est plutôt le goût du sang et les échanges de gracieusetés. Voilà qui vaut – entre autres – au jeune gaucher de prendre quelques droites superflues. Contre un bagarreur aussi puissant et réfléchi que Noakes, son attitude aurait pu coûter cher, mais le gamin semble aussi avoir un menton fiable. Mason a grandi, Noakes a mérité, les deux ont régalé. What else ?

Performance de l’année :
- Terence Crawford vs Canelo Alvarez
- Shakur Stevenson vs William Zepeda
- Dmitry Bivol vs Artur Beterbiev
Avec la victoire de Bud sur Canelo, la boxe nous rappelle une vérité cardinale : entre adversaires d’élite, tout est affaire d’ajustements. Alors qu’Alvarez ne déviait pas d’un plan de vol façon Caterpillar archiconnu à 168 livres, lui qui fut un contreur imprévisible chez les moyens, Crawford a parfaitement planifié son affaire, exploitant son allonge en déclenchant le premier, défendant du coude les gauches au corps et du gant les crochets du droit, concluant les échanges de près et frustrant Canelo dans l’exercice – jamais le rouquin ne plaça un uppercut digne de ce nom. Mais rien n’aurait été aussi fluide techniquement si sa transformation physique n’avait à ce point sidéré son monde : toujours vif sur ses appuis malgré 14 livres de mieux, le vieux trentenaire a tenu le Mexicain en respect en piquant fort et n’a éprouvé aucune peine à boxer 36 minutes, mettant à profit le mid-tempo coutumier du Mexicain. Était-ce bien là la meilleure version de ce dernier ? À 38 piges et après des titres mondiaux à 135 livres, Crawford peut bien retourner l’argument. Son camarade d’écurie Shakur Stevenson, lui aussi, a relevé un défi qu’on croyait hors de sa portée : battre un adversaire de valeur sans emmerder prodigieusement son monde. Si William Zepeda n’est pas un boxeur parfait, la sulfateuse mexicaine avait le débit et la grinta pour inciter l’Américain à boxer à l’économie, au lieu de quoi on vit Shakur accepter de passer un temps certain dans la boîte pour mieux distribuer des contres pleins de venin au corps et à la face. Alléluia, diront les sceptiques, et les plus taquins souligneront que cette victoire-là vaut n’importe laquelle au palmarès du néo-pseudo-retraité Gervonta Davis. Ultime mention : la divine partition interprétée par Dmitry Bivol, qui s’est littéralement surpassé au plan psychologique pour se montrer aussi conquérant face à l’ogre du village – Artur fucking Beterbiev, messieurs-dames – en seconde partie de combat. Sur un sublime pivot suivi d’une remise parfaite, j’ai failli pleurer.

KO de l’année :
- Fabio Wardley vs Justis Huni
- Olexandr Usyk vs Daniel Dubois II
- Jesse Rodriguez vs Fernando Martinez
Il avait fait 20.000 bornes pour perdre devant le public de Fabio Wardley, Justis Huni. Il savait pourtant comment caguer dans le bol de punch, Justis Huni. Il tournait bien malgré ses 243 livres, Justis Huni. Il se déplaçait aussi efficacement dans l’axe, sans oublier de bouger la tête, pour donner le jab et marquer régulièrement du bras arrière, Justis Huni. Il jonglait Wardley comme trois balles en mousse, Justis Huni. Il menait de loin aux points en Angleterre après 9 rounds, ce qui signifie que sa domination aurait sauté aux yeux d’Homère, Justis Huni. Il allait finir d’installer la climatisation, Justis Huni. Il a pris la colère de Dieu en plein menton en rentrant une fois de plus sans varier ses effets, Justis Huni. Et pan : Justis nulle part. Rendons d’ailleurs cette justice (huhuhu) au si mal dégrossi Fabio Wardley qu’il rendit une copie autrement plus propre pour estourbir Joseph Parker à peine 5 mois plus tard, preuve qu’il bosse, le bougre. Aux antipodes du KO désespéré qu’il arracha contre Huni, celui obtenu par Olexandr Usyk face à Daniel Dubois est le fruit d’une préparation parfaite – et peut-être d’une volonté délibérée de l’Ukrainien de solder la polémique née de son premier succès. Après 4 rounds à toréer l’Anglais pour faire en sorte qu’il vienne régulièrement s’empaler sur sa gauche, Usyk accéléra et l’assit une première fois sur un inattendu crochet du droit. Très rapide, la finition fut plus classique chez le taulier des lourds, un cross du bras arrière tel un coup de hache débitant Du(petit)bois. Propre. À propos de conclusion nette, mention à l’estocade portée par « Bam » Rodriguez à Fernando Martinez, aussi redoutable sur le papier que décrypté en 3 minutes et surclassé 25 de mieux par un Américain jamais plus impressionnant. « Bam » s’autorisa finalement à laisser son adversaire défiguré travailler en pure perte sans envoyer le moindre coup, pile le temps qu’il fallait pour trouver comment placer la gauche sans préparation. Tir, et but. Cruel et beau à la fois.

Surprise de l’année :
- Ricardo Sandoval vs Kenshiro Teraji
- José Armando Resendiz vs Caleb Plant
- Terence Crawford vs Canelo Alvarez
L’ex champion unifié WBA-WBC des mouche Kenshiro Teraji n’est pas un boxeur parfait, en témoignent sa défaite – vengée en 3 rounds – de 2021 face à Masamichi Yabuki ainsi que les difficultés qu’il eut à défendre ses titres contre les durs au mal Seigo Akui et Carlos Canizales. On ne l’imaginait malgré tout pas concéder une décision à la maison contre le poulain de Golden Boy Ricardo Sandoval, avec deux défaites au compteur et un manque certain de références de premier plan. Face à celui que d’aucuns plaçaient dans leur liste des 10 meilleurs boxeurs du moment, Sandoval a misé intelligemment sur la droite en première intention – la garde haute du très offensif Teraji n’est pas Fort Knox – et la guerre de près, quand le Japonais préfère travailler à mi-distance. L’Américain eut le grand mérite de survivre à un voyage sur les fesses au 5e round après un maître gauche-droite et d’arracher au courage l’essentiel de la seconde moitié de combat, survivant au rush final du champion. La doublette qu’il forme désormais avec son compatriote Bam Rodriguez offre une intéressante résistance à l’hégémonie japonaise sur ces catégories qu’on dit « petites ». Sandoval devance ici d’une courte tête l’un de mes chouchous, le roué et bosseur José Armando Resendiz, journeyman fameux pour avoir déglingué sans prévenir l’ex-terreur des super welters Jarett Hurd. Rétif à faire le marchepied pour un retour au premier plan de Caleb Plant, le Mexicain s’employa à casser la distance alors que son adversaire boxait sur un coup, à l’escrime de poings, guère préparé à subir la pression. Si l’Américain est sans doute sur le déclin, la performance de Resendiz mérite une place sur le podium, complété comme il se doit par la performance majuscule de Bud Crawford contre Canelo. Le rouquin était tellement sûr de s’imposer qu’il ne jugea même pas opportun de préparer un plan B. On imagine qu’il fut raisonnablement surpris.

Bide de l’année :
- L’annus horribilis de Gervonta Davis
- « The fans didn’t pay to see this crap »
- Rolly Romero vs Ryan Garcia, le double KO hélas impossible
12 mois durant, « Tank » Davis nous aura servi le caviar à la louche. Ce fut d’abord un nul arraché par la peau des dents contre un Nième adversaire choisi sur mesure, Lamont Roach, guère disposé à monter des super plume en tant que faire-valoir. Lui aussi installé dans le Maryland, Roach aurait dû l’emporter deux juges contre un… si l’arbitre James Green avait correctement comptabilisé un genou à terre au 9e round en knockdown. Le moment « Jacques Dessange » de Gervonta Davis, claironnant après coup que de la graisse de sa coiffure avait coulé dans ses yeux, lui aura ainsi valu de conserver toute honte bue son titre WBA des légers alors qu’il semblait avoir fort mal digéré le jab de Roach prédédant l’incident. S’il n’est pas question de nier que les décisions polémiques rythment la vie du noble art depuis sa création, un tel sauvetage capillaire restera à jamais un fameux sujet de plaisanterie. Notez bien que l’on n’était qu’en mars 2025 et que Davis, manifestement peu motivé par la suite de sa carrière professionnelle, s’employa à poursuivre son année dorée en commençant par laisser mariner Roach avant de signer l’indispensable revanche jusqu’à ce qu’une – nouvelle – plainte pour coups et blessures en juillet fasse définitivement capoter les négociations. Cerise avariée sur le gâteau pourri, le poids léger annonça en août sa participation à une nouvelle farce sur Netflix contre le Youtubeur reconverti Jake Paul au poids négocié de 195 livres… avant qu’un nouveau procès pour ses frasques domestiques ne saborde l’affaire en novembre. En somme, une parfaite année de champion qui mérite sa récompense. À propos de farce sur Netflix, impossible d’oublier LE moment de 2025 survenu au 4e round du combat opposant Jake Paul à un remplaçant deux fois plus lourd que Gervonta, l’Anglais Anthony Joshua, pour une égale cohérence sportive. Après de longues et pénibles minutes de chorégraphie abstraite entre un Paul fuyant et un « AJ » balourd, l’arbitre Chris Young prit sur lui de dire tout haut ce que pensaient les 33 millions de masochistes connectés à la soirée : « Les fans n’ont pas payé pour voir cette merde. » Si seulement ce rappel de pur bon sens valait aux amoureux du noble art de récupérer un minimum de respect… Et puis on finira ce palmarès de l’effroi avec l’affiche de mai dernier opposant à Times Square les deux boxeurs les moins aimables du circuit, Rolando Romero et Ryan Garcia. J’aurais pu me réjouir de la défaite surprise de « King Ry » si elle n’avait été synonyme d’heure de gloire pour « Rolly ». Il est des soirs où la boxe ne peut pas gagner.
Mention : la France qui gagne (presque)

On ne saurait finir d’évoquer 2025 sans insister sur une rareté, le nombre exceptionnel de boxeurs tricolores ayant disputé des combats de tout premier plan. Certes les victoires étaient difficiles à arracher, du fait de la valeur d’adversaires classés mondialement comme des conditions contractuelles souvent défavorables, mais enfin aucun de nos Bleus n’aura déçu dans l’exercice. Saluons donc pour conclure les performances de Bruno Surace le 3 mai à Riyad contre Jaime Munguia (et un très possible renfort pharmaceutique douteux), de Christian Mbilli le 13 septembre à Las Vegas contre Lester Martinez, de David Papot le 18 septembre en Australie contre Liam Paro, et de Kevin Lele Sadjo le 13 décembre en Californie contre Diego Pacheco. 1 nul et 3 défaites par décision, certes, mais des performances françaises comme on en aura rarement vues depuis un bail. De quoi achever de se convaincre d’aimer l’année 2025, millésime de vignerons forcément favorable aux Français… en attendant mieux encore.