Le site (Antoine) /
- Avouez : le lundi, c’est bien aussi.

Il est temps de rallumer la littérature (Antoine) /
- Dopée par le manga et la romance, la production de titres dans l’industrie du livre tricolore est repartie à la hausse en 2024 (+2,1%), nous apprend Livres Hebdo, après un millésime 2023 compliqué (-5,7%). On parle quand même de 65535 publications, dont il conviendra de noter qu’aucune ne fut signée Alexandre Jardin. Une première depuis 2015. C’était notre rubrique « Dispensable mais vrai ».
- McDonald’s fête les 10 ans de son programme « Un jouet ou un livre », consistant à laisser le choix de la surprise qui accompagnera tout menu Happy Meal : en ce moment, nos chères têtes blondes on le choix entre un jeu de société ou l’un des 18 titres illustrés consacrés à des œuvres d’art célèbres (La Joconde, Le penseur, La jeune fille à la perle, etc.) et signés Agnès Martin-Lugand – Marc Lévy ou Virginie Grimaldi l’ont précédée. La marque de Ronald McDonald explique fonder sa stratégie sur la participation d’auteurs célèbres qui rassurent les parents. Depuis 2015, les livres sont passés de 9% à 33% des surprises choisies en accompagnement, et plus de 150 millions d’exemplaires ont été ainsi distribués. L’initiative semble louable, reste qu’offrir aux tout-petits des Eric-Emmanuel Schmitt à remontoir ou la grosse voiture jaune de Guillaume Musso eût aussi pu réconcilier goût des belles lettres et activités d’éveil. Notons que le partenaire de l’opération est Hachette France, après quoi on peut rêver d’un tome II des mémoires de Jordan Bardella accompagnant Croque McDo et Berlingo’ Pomme à l’horizon 2027.
- À propos de jeunes et de lecture, le rabotage du Pass Culture – réduit de moitié pour les 18 ans et sucré chez les 15 à 16 – fait grincer des dents dans le secteur du livre et fleurir des pétitions sur Change.org. La ministre Rachida Dati avait certes annoncé une réforme qui ne s’effectuerait pas « au détriment du secteur du livre », mais dans les faits on achètera sans doute un peu moins de One Piece ou d’épisodes de la saga Captive ! de Sarah Rivens (et oui, on a déjà parlé de cette dernière dans les Punchlines).
- Et à propos de Bardella, Fayard accueillera désormais dans son catalogue un certain Alain de Benoist. Tous ceux à qui échapperait le lien entre ce dernier et le président du Rassemblement National peuvent appeler notre standard pour tenter de remporter un exemplaire de Je ne regrette rien d’Éric Ciotti, à paraître également chez Fayard le 14 mai prochain.
- Goût de la lecture, suite et fin : le 11 mars prochain sera dédié par le Centre National du Libre et l’Éducation nationale au Quart d’heure de lecture national, invitant nos compatriotes à se (re)mettre le nez dans les bouquins. On compte parmi les têtes de gondole de l’opération la romancière Sandrine Colette, la professeure en littérature de la Renaissance Luce Albert, l’inévitable et onctueux Augustin Trapenard– son émission du mercredi sera exceptionnellement diffusée la veille – et le chef étoilé Thierry Marx, que les auditeurs de France Inter connaissent bien parce qu’il en effectue chaque année un tour complet de la grille des programmes. 600 quarts d’heure de lecture seront ainsi organisés un peu partout en France mardi prochain en présence de quantité de personnalités de tous horizons attachées à l’exercice, de Florent Manaudou à Léna Situations en passant par Gims. Le site Actualitté note la présence parmi les promoteurs de l’événement de l’auteur suisse Joël Dicker, qui a récemment signé un livre destiné à la jeunesse, La Très catastrophique visite du zoo. On jurerait que l’auteur du papier s’amuse un tantinet en suggérant que l’intéressé, en clamant son attachement à l’évangélisation littéraire, ne serait pas complètement fermé à l’idée de continuer à vendre son petit million de livres chaque année.
- La seule entrée au Top 20 des meilleures ventes de livres en France selon GFK est Plus noir que noir, le dernier recueil de nouvelles signé Stephen King évoqué dans notre précédente édition. Non, rien, c’était juste parce que ça me fait plaisir.
- Basée à Kiev, la plateforme d’apprentissage linguistique Preply vient de publier un classement des librairies préférées des lecteurs du monde entier fondé sur l’analyse des notes laissées sur Tripadvisor et Google Avis. Dominée par Daunt Books Marylebone (Londres), la liste voyage de Corée du Sud en Argentine et d’Irlande au Portugal. Elle compte un établissement parisien en 7e position, l’incontournable et cosy avant-poste anglophone Shakespeare & Company. Il paraît même que des Parisiens y mettent parfois les pieds.
- J’ai vu une fois Jean-Louis Debré en vrai : ce devait être en 2021 et il entreprenait hébété, d’un pas mal assuré, la traversée entre la librairie Delamain et le siège d’un Conseil Constitutionnel qu’il ne présidait pourtant plus. En plus d’écrire, tout porte à croire qu’il était aussi lecteur. Son décès est de ceux dont je me suis remis assez vite, et cependant je ne déteste pas l’idée que les politiques aiment les bouquins. Puisse la tradition durer encore un peu, et pas seulement dans l’écurie Fayard.
Le cinéma est mort, la preuve : il bouge encore (Guillaume) /
- Parlons cinéma, parlons de Bong Joon Ho, peut-être le plus grand cinéaste actuel du plus grand pays de cinéma d’aujourd’hui (la Corée du Sud, of course), qui revient un morceau de rêve américain budgété à 118 millions de dollars et promis à un échec quasi certain. Mickey 17, puisque c’est le nom de la mignardise, envoie Robert Pattinson en mode full retarded dans l’espace pour mourir et ressusciter au service d’une mission colonisatrice dirigée par un crypto Donald Musk singé(s) par Mark Ruffalo. Un petit blockbuster SF sans stars ni propriété intellectuelle préalable, produite par une major – la Warner -, qui ajoute à son catalogue une dystopie rabelaisienne menée par leur nouveau Batman grimé en Jim Carrey dans Dumb and Dumber ? Il fallait au moins un triomphe de l’envergure de Parasite – un Affreux, Sale, et Méchant aussi affreux que sale et méchant, et pourtant sensation populaire et internationale de l’année 2019, pour faire passer l’olive.

- On ne reprochera surement pas à la Warner d’avoir misé sur la vista d’un auteur plutôt que d’une étude de marché, ni à Bong Joon Ho de profiter de son momentum pour faire les poches aux argentiers d’Hollywood. Car Mickey 17 est une œuvre bizarre, au sens qui échappe aux genres et aux étiquettes, entre plusieurs tons et jamais en train de courir derrière moins de deux lièvres à la fois. Ça devrait-être une qualité (ça l’est), mais peut-être pour la première fois de la carrière de Bong Joon Ho, ça se révèle insuffisant. La faute notamment à un scénario qui présente une fâcheuse tendance à diluer ses temps forts dans ses joutes verbales. Comme si le cinéaste zigzaguait d’un point A à un point B faute de savoir comment aller en ligne droite, et ajoutait du vaudeville à son Idiocracy spatial pour occuper les plus de 2h de métrage réglementaires.
- Car à l’instar du film-culte de Mike Judge, Mickey 17 ne raconte finalement que ça. À savoir comment un idiot du village réussit malgré lui à sortir l’humanité d’un système encore plus bête que lui. Comme dans The Host, le salut vient de l’outsider qui n’a rien pour lui sinon une candeur le conduisant à faire ce qu’il faut faire quand il faut le faire, et notamment laisser un tiers plus compétent avoir le beau rôle (l’excellente Naomie Ackie).
- Or, c’est précisément le sens du momentum qui manque ici à l’appel. D’autant plus qu’une fois n’est pas coutume, on reconnait beaucoup les films des autres dans l’univers du réalisateur, et sa direction artistique trempé dans un post-industrialisme analogique digne des années 90. Un peu de Robocop par ci, de Starship Troopers par-là, d’Alien de l’autre côté… Pas de mauvaises références évidemment, mais peut-être trop visibles pour ne pas accuser un léger décalage avec son époque. Une vision d’avenir, un peu vue d’hier.
- Des nouvelles sur le front de l’IA, ça faisait longtemps. Vous en avez peut-être entendu parler, la nouvelle a fait grand bruit sur les réseaux : les cinq premières minutes du premier film entièrement généré par IA est sortie, et sans surprise : c’est dégueulasse. À peu près toutes les cases de l’Uncanney Valley dans sa version la plus cauchemardesque sont cochées par cette production Staircase Studios, nouveau venu dans l’industrie qui entend bien bousculer les codes et la décence au nom du progrès tout-puissant.

- On ne va pas revenir sur toutes les implications éthiques, artistiques et commerciales de ce genre de tentative, l’article d’Écran Large le fait déjà très bien. Tout au plus on se permettra d’insister quelques lignes de plus sur le lien effectué par l’article entre l’IA et l’un des plus vieux totems idéologiques du cinéma français : la fameuse politique des auteurs.
- Petit rappel : à la base, il y a la rédaction des Cahiers du Cinéma des années 50 (Jean-Luc Godard, Jacques Rivette, François Truffaut …), qui partait d’un constat simple : entre chaque John Ford, Howard Hawks, Alfred Hitchcock etc., on pouvait discerner une marque. Un style, une même signature. Derrière des films totalement différents, on pouvait donc reconnaitre une signature, comme un peintre sur un tableau.
- L’idée était révolutionnaire, à une époque où le cinéma était encore considéré comme un divertissement populaire, et le metteur en scène était comme un maillon parmi d’autres dans la chaine de fabrication. Si un film peut appartenir à une même personne, le cinéma peut donc être considéré comme un art à part entière, et le cinéaste comme un artiste : CQFD. Depuis que l’homme est homme, il n’y a pas d’art sans artiste au singulier, c’est comme ça.
- Séduisant et stimulant d’un point de vue théorique, le concept supporte néanmoins assez mal sa confrontation à la pratique. Comme le disait Michel Ciment, « La théorie des auteurs oui, la politique non ! ». Quiconque a déjà tâté du court-métrage le plus amateur, où s’est déjà retrouvé à trainer ses guêtres sur un plateau de tournage le sait : une personne qui s’occupe et décide de tout, ça n’existe pas. Et c’est justement ce qui est beau : ça ne peut pas exister.
- De par sa dimension industrielle, le cinéma est une aventure collective. L’effort d’un ensemble au service (si tout va bien) d’une seule vision. Pas pour rien que certains des auteurs les plus distinguables actuellement- de David Fincher à Michael Mann en passant par Bong Joo-Ho justement – s’entourent souvent de la même équipe. Un « Fincher », un « Bay » ce sont des travaux communs, des marques auxquelles contribuent toutes celles et ceux qui contribuent à la façonner. Derrière chaque auteur, de grands collaborateurs, au pluriel. Derrière un Martin Scorsese, une Thelma Schoonmaker, etc. etc.
- Ce qui a souvent par ailleurs été oublié en cours de route par la politique des auteurs justement. Ce n’est pas seulement un problème d’ordre esthétique (le fameux cinéma « d’Ôteur », qui regarde la pluie tomber à travers le triple vitrage), mais aussi de démarche intellectuelle : le cinéma devient un outil de déification d’un( e) seul (e). Comme si un film était le produit d’une seule entité : le réalisateur, unique dépositaire de tout ce que le spectateur avait devant les yeux.
- Bref, invisibiliser des centaines de collaborateurs pour nourrir le mythe d’un seul homme ou femme : un vrai truc de droite, dans le fond comme dans la forme. Comme Elon Musk ou Mark Zuckerberg lorsqu’ils font en sorte de ramener Tesla et Facebook à leur seul égo. Qui dit capitaine d’industrie dit équipage : au cinéma comme chez les MAGA de la Tech, la problématique est la même.
- Pourquoi on parle de ça ? Parce que l’IA représente finalement le rêve auquel les thuriféraires de la politique des auteurs n’ont jamais osé penser : un processus dans lequel UNE SEULE personne pourrait effectivement décider de tout, avec un budget qui fait l’économie de toute une équipe. Finie la dimension collective du cinéma, l’aventure de bipèdes obligées de travailler ensemble pour arriver à un résultat qui dépasse la somme de leurs individualités.
- L’IA – dans l’usage qui en est proposé ici s’entend- c’est la convergence d’intérêt à son stade terminal entre le capital et la production artistique la plus narcissique. Chef opérateur, scénariste, ingénieur du son etc. etc., toutes ces professions remplacées par un prompt. Demandez à l’IA de le faire plus sombre, moins bruyant, plus comme ceci, plus comme cela, et banco. Sans concertation, remise en question ou suggestions d’un tiers. Derrière l’horizon de centaines de milliers d’emplois menacés et la disparition de corps de métiers entiers (oui, on hyperbolise, mais faut pas avoir peur d’exagérer un peu de temps en temps), l’horizon d’un Seul en scène à l’écran et derrière, et une production cinématographique réduite à une série d’archipels isolés qui ne communiquent qu’avec eux-mêmes. Une certaine idée du monde d’après en somme. Il ne suffit pas de lui dire non, mais de s’obliger à penser contre le narratif susceptible d’en faire une réalité, de transformer un complément en remplacement. Bref, là encore, il s’agit de savoir ce qu’on veut.
Ce qui reste de la boxe anglaise (Antoine) /
- À force de répéter que les soirées japonaises ne déçoivent jamais, l’assertion va devenir un fameux lieu commun. Il n’empêche que la carte proposée lundi dernier à l’Ariake Arena de Tokyo a une fois encore satisfait les amateurs de ces catégories qu’on dit petites, en commençant avec la première défense par Seiya Tsutsumi du titre WBA des coq ravi en novembre dernier à Takuma Inoue. Il suffit souvent que l’opiniâtre Tstutsumi mette les gants pour que l’on ait affaire à un solide prétendant au titre de combat de l’année – le pire pouvant côtoyer le sublime, comme en décembre 2023 face à Kazuki Anagushi. L’homme de Kumamoto retrouvait une vieille connaissance en la personne de Daigo Higa, face auquel il avait enregistré un match nul en 2020. Rebelote ce 24 février, sur un rarissime brelan de 114-114, après un combat où Tsutsumi aura pourtant imposé sa pression coutumière la plupart du temps, guère gêné par une arcade droite sanguinolente dès le 4e round. Les juges auront ainsi apprécié les contres plongeants pleins de mordant du challenger, capable d’envoyer Tsutsumi au tapis d’un violent crochet gauche à la 9e reprise… pour se faire lui-même cueillir d’un méchant cross du droit lorsqu’il tenta d’en finir dans la foulée. À défaut d’un Fight of The Year, on tient peut-être déjà le round de l’année.
- Lèse-majesté avéré, le champion du monde Tsutsumi boxait avant un combat sans titre en jeu, mais la popularité de Tenshin Nakuzawa au Japon dépasse celle de bien de leurs détenteurs de breloques officielles. Superstar du pieds-poings convertie au noble art, le gaucher peroxydé mérite d’ailleurs un traitement de faveur quand on considère le morceau figurant au menu de son 6e combat en anglaise : rien de moins que le vétéran australien Jason Moloney, 27 succès pour 3 défaites contre des clients (Rodriguez, Inoue, Takei) et une ceinture mondiale WBO des moins de 118 livres détenue jusqu’à l’an dernier. « Mayhem » Maloney n’était d’ailleurs pas là pour faire briller la vedette locale, et il parvint dès le round initial à lui faire voir des étoiles sur deux jolies droites en ligne. Mais Tenshin a confirmé qu’il était taillé dans un bois particulier en emportant une décision unanime et méritée. À 26 ans, le gamin a d’ores et déjà assimilé les déplacements de l’escrime de poings, ses pivots et remises sont de toute beauté et la longueur de son jab fait un avantage appréciable face à l’ordinaire des criquets de la catégorie, sans même parler de sa vitesse de bras ou de la précision de son travail au corps. Attention toutefois à ne pas en rajouter quand la bagarre se fait intense et que Tenshin tient absolument à montrer qu’il adooore ça, même le museau ensanglanté : les tueurs de la catégorie auront le cas échéant de quoi lui faire ramasser son dentier.

- À commencer par la tête d’affiche de la soirée, le champion WBC Junto Nakatani, opposé pour une fois à un homme de son gabarit chez les coq en la personne de David Cuellar Contreras. On le sait depuis l’an pèbre : la boxe mexicaine est comme une boîte de chocolats dont beaucoup seraient fourrés à la strychnine. Comme le confirmerait plus d’un promoteur anglais, un jeune invaincu du cru jamais sorti de son pays, détendu comme tout au moment du ring walk, a tout du gâcheur de fête potentiel. En l’occurrence, Cuellar aura surtout servi – à son corps défendant – à démontrer la polyvalence de Nakatani. Guère aérien sur ses appuis, le Mexicain est de ce genre de grandes tiges qui apprécient pourtant le combat rapproché, quand on sait la mante religieuse « Big Bang » habituée à disséquer méthodiquement l’opposition à distance. Et si Nakatani est un homme d’habitudes, il n’est pas non plus fermé à deux sous de variété. En témoigne la parfaite fluidité de l’enchaînement de près, terrible et somptueux, qui envoya une première fois Cuellar au tapis à la 3e reprise : une paire de piqûres au corps pour attendrir et faire baisser les mains, une autre de crochets à l’étage pour sonner, puis un cross au corps paralysant et un droite-gauche conclu par un crochet du bras arrière à pleine puissance sur le museau. Cuellar ne se releva que pour regoûter à la gauche adverse et s’affaler à nouveau, le visage aussi marqué par une coupure au nez que par l’effroi littéralement suscité par l’expérience. Son expression disait tout de ce que Junto Nakatani inflige à ses victimes. On regretterait presque que tant de défis intéressants subsistent chez les coq, catégorie aux quatre champions du monde japonais sans même compter l’émergence de Tenshin – une première unification contre le titulaire de la ceinture IBF Ryosuke Nishida est en cours de négociation. Car LE combat qu’attendent les vrais amoureux du noble art est plus que jamais un Inoue vs Nakatani promis au titre de plus belle affiche dans l’histoire de la boxe nippone. Vivement.
- Mais assez parlé de l’élite pugilistique, évoquons maintenant la carrière de Gervonta Davis, soit une rente très calculée tirée d’une succession d’adversaires accessibles estourbis par la gauche la plus costaude du circuit en dessous des 135 livres, une certaine maîtrise du trash talking assurant le service après-vente. Sauf que. Le placement le plus sûr depuis le livret A a bien failli connaître un crash retentissant le 1er mars dernier sur le ring du Barclays Center, la faute à un Lamont Roach venu pour mieux que toucher son chèque. Il fut pourtant sélectionné avec le plus grand soin au regard de ses deux défaites en amateurs contre « Tank », sa ceinture WBA dans la catégorie inférieure et un punch peu menaçant. Mais celui qui partage avec Davis une implantation dans le Maryland a bien travaillé son affaire, à la fois plus actif et guère moins précis que son adversaire du soir, dictant globalement les termes du combat. Pas mal d’observateurs lui accordèrent une nette avance aux points, considérant l’apathie générale du champion, les quelques moments où il parut carrément dans le dur et son inhabituel manque d’efficacité – le menton de Roach s’avéra surtout plus solide que celui de ses prédécesseurs. N’excluons pas que ces pointages aient été influencés par la surprise de voir Roach faire mieux que prévu : il s’agit avant tout d’un combat disputé, dont quantité de rounds eussent pu aller à l’un ou l’autre, et Davis a de son côté obtenu des résultats, notamment au corps.

- Reste que le knockdown non pris en compte par Steve Willis au 9e round priva littéralement Lamont Roach d’un titre mondial dans une seconde catégorie, et que l’arbitre – qui avait commencé son compte après que Davis eut volontairement posé le genou – n’avait strictement aucune raison valable de le passer en pertes et profits. Forcément navrant, le débat qui s’ensuivit connut d’abord un moment Jacques Dessange quand Tank se justifia en blâmant le produit capillaire lui ayant coulé dans les yeux – ce qui au passage n’aurait rien justifié du tout : imagine-t-on Ali poser un genou contre Liston puis se chercher une excuse ? -, avant que la commission athlétique de l’état de New York choisisse de s’en laver les mains en reconnaissant plusieurs irrégularités dans l’arbitrage sans modifier le résultat. Bref, la pantalonnade a le vague mérite d’écorner un chouïa le palmarès vierge de défaites qui fait le fonds de commerce de Davis tout en épargnant à Roach un revers immérité. Steve Willis va prendre la balle pour l’équipe PBC et Tank continuera sa glorieuse carrière de gagne-petit, le bougre ayant déjà déclaré qu’une revanche contre Roach attendrait au mieux 2026. Les experts-comptables de son entourage ferait quand même bien de se pencher sur son réel état de forme, qu’il ait juste pâti d’un manque de préparation contre Roach ou que le souci soit plus profond – par exemple un déclin précoce dû à une hygiène de vie approximative et l’accumulation des combats, même gagnés. Que le karma rattrape enfin Gervonta Davis ne déplairait pas à tout le monde.
Le MMA va bien, merci pour lui (Guillaume) /
- Parlons MMA, parlons d’Alex Pereira, brutalement descendu de son piédestal hier soir face à Magomed Ankalaev. Depuis son passage chez les mi-lourds, le brésilien était sur un nuage : trois défenses de titre en moins d’un an, des highlights à chaque fois, et un changement de statut à la clé.
- Car Pereira chez les poids-moyens, c’était Terminator premier du nom. Soit le « méchant » de l’histoire, la terreur nocturne des combattants appelés à tomber sous les poings d’acier de « Poatan ». Puis, Israel Adesanya a défait le Moloch, parti terroriser le roster de la catégorie d’au-dessus.
- C’est là que la mutation se produit. Contre toute attente, Pereira devient un héros populaire, son rituel d’entrée en scène un fan favorite, et sa singularité des memes qui font le bonheur des internautes. Bref, le Terminator deuxième du nom : le titan ami des petits et grands, qui reprennent sa « chama-dance » et s’inspirent de son parcours comme d’un exemple à suivre.
- Une production marketing unique en son genre et complètement spontanée. Car contrairement à McGregor et cie, Pereira n’a jamais eu à faire autre chose que du lui-même pour devenir la plus grande star actuelle de l’UFC. Sa côte de popularité constitue aussi un gage d’authenticité, et un bruit de fond dont il semblait parvenir à faire totalement abstraction dans la cage.
- Jusqu’à samedi soir.

- Car pour la première fois, Pereira doutait, et ça se voyait. Difficile à dire si la hype lui a grignoté sa concentration de guerrier amazonien (ce que suggèrent les rumeurs concernant sa préparation aléatoire) ; si l’enjeu – l’UFC ne voulait surtout pas d’Ankalaev avec la ceinture autour de la taille – a inhibé ses poings, et son anglaise aux abonnés quasi absents; si l’âge (38 ans cette année) commence à faire son office, si le cutting difficile a entamé sa lucidité. Ou si tout simplement, le gaucher daghestanais et la menace de son bras arrière constituait un puzzle insoluble pour le brésilien aux phalanges dures comme le rocher de Sisyphe.
- Toujours est-il que vendredi soir, Pereira n’y croyait pas. Il donnait même une impression de fragilité face à un adversaire plus massif, qui le fait reculer d’une moitié de grande cage avec un front kick bien senti au second round. Loin de nous l’idée de retirer quoique ce soit à Ankalaev : le russe a fait ce qu’il fallait et a pris son temps pour bien le faire. Prudent au premier round, montée en puissance progressive en pieds-poings au fur et à mesure, et cage control à partir de la quatrième reprise, pour sécuriser la victoire en capitalisant sur le déficit d’expérience en lutte de son opposant. Propre, maitrisé, sans débordements : du Ankalaev dans le texte mais à pas de chat et sur les pointes de pieds, pour ne pas trop s’exposer au timing et à la puissance des contres adverses… Qui ne viendront jamais. Pereira a combattu en calf kicks, essentiellement de sa jambe avant (donc moins efficaces), comme s’il craignait de s’approcher. Comme si c’était Ankalaev la menace aux poings d’aciers, le KO power empêchant toute la division de dormir. Ce qui a au demeurant manqué de survenir, en fin de deuxième reprise, quand le gong a sauvé Pereira d’une défaite par KO.
- Au fond, on a la sensation d’avoir un écho du Leon Edwards vs Belal Muhammad de l’an passé : un champion combattant comme un sparring partner. Si ce n’est qu’il n’y a pas que du négatif à tirer de la performance de Pereira. Notamment en termes de défense de lutte, LA grande question qui animait cette confrontation, et dont la réponse donne aux moins quelques motifs de satisfaction au brésilien, jamais amené au sol malgré le pressing adverse – 12 takedowns arrêtés quand même. Que Pereira se défende mieux en grappling qu’en pieds-poings, ça c’était une fiche de pari à rendre millionnaire. Et sans doute un argument à mettre en avant par Dana White pour justifier une revanche déjà planifiée, à n’en pas douter.