Pour en finir avec Paul vs Askren

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Le 17 avril 2021 restera à jamais, pour l’amateur de boxe, la date d’une soirée de cauchemar. Sous l’audacieux slogan « We’re bringing boxing back », la plateforme d’échanges de vidéos Triller organisait à Atlanta un événement hybride, sorte de réunion de boxe entrecoupée de sets musicaux et séquences de stand-up bien d’aujourd’hui. Qu’ils commentent les combats ou présentent les festivités, les célébrités au micro juraient comme des charretiers et ricanaient tel l’innocent du village, ne songeant pas une seconde à dissimuler ébriété profonde ou fracassage à la marijuana, le tout à la grande joie du public présent. Sur le ring, symboliquement positionné en retrait de la scène, on vit se succéder d’étranges confrontations. Le pugiliste retraité Steve Cunningham défit aux points un mastodonte quadragénaire spécialiste du combat libre, Frank Mir, dont c’était le premier combat en boxe anglaise. Regis Prograis, un authentique boxeur de haut niveau, battit le second couteau Ivan Redkach sur une étrange décision technique, plus tard requalifiée en vrai KO.

Jackpot pour le Youtubeur

Enfin, clou du spectacle, le Youtubeur Jake Paul vainquit en moins d’un round l’ancien combattant de l’UFC Ben Askren. Une grosse droite valut à Paul sa troisième victoire en autant de combats professionnels ; la deuxième fut enregistrée contre l’ancien joueur de NBA Nate Robinson. En surpoids et techniquement très peu au point, Askren offrit à Paul une moins bonne réplique que le basketteur. Le Youtubeur et son entourage célébrèrent pourtant ce nouveau succès comme s’il s’était agi d’un championnat du monde. Pour le combat, il avait touché un salaire garanti de 690.000 dollars contre 500.000 pour Askren, à comparer aux 216.140 de la bourse de Nordine Oubaali pour la défense à venir de son titre WBC des poids coqs contre le futur pensionnaire du Hall of Fame Nonito Donaire. Largement assurée par Jake Paul, professionnel du genre, la promotion de l’événement sur les réseaux sociaux permit d’attirer autour d’1,4 millions d’acheteurs en pay-per-view, soit assez pour multiplier par 20 la paye du grand vainqueur du soir.

Le 17 avril 2021 restera à jamais, pour l’amateur de boxe, la date d’une soirée de cauchemar. En léger décalage avec Paul vs Askren, la chaîne en ligne DAZN diffusait pour ses abonnés une réunion de boxe de facture « classique » dont la tête d’affiche était le champion WBO Demetrius Andrade, opposé au challenger anglais Liam Williams. On passera sur le contenu de la sous-carte – guère mieux qu’un obscur championnat IBO à se mettre sous la dent – pour s’intéresser au combat vedette. Le gaucher Andrade n’était pas Jake Paul. Il avait disputé les JO de Londres puis, toujours invaincu en professionnels, remporté des titres mondiaux en super welters et moyens. Dur au mal mais limité, son adversaire du soir avait le profil requis pour le faire briller, et pendant les trois premières reprises Andrade offrit un aperçu de ses réelles qualités pugilistiques : excellent mouvement latéral et changements de direction inattendus, vitesse de mains, uppercuts du bras avant donnés sans préparation, puissance non négligeable – au point d’envoyer Williams au tapis sur un 1-2 d’école dès la 2eme reprise.

Qui a peur du grand méchant Boo-Boo ?

La suite du combat, elle, eut tout du pensum. Jugeant en avoir assez fait ou surpris par la résistance de l’Anglais, Andrade s’en remit à une tactique minimaliste de jabs suivis d’accrochages, sans que l’arbitre semble lui en tenir rigueur. Une large et cohérente victoire aux points le récompensa à l’issue des 12 rounds, mais on s’était ennuyé ferme. Âgé de 33 ans, Andrade détient depuis 2018 l’un des 4 titres mondiaux réputés « majeurs » de la boxe professionnelle à 160 livres, mais sa meilleure victoire remonte à 2013, lorsqu’il remporta sa première ceinture à 154. Le vaincu par décision partagée, Vanes Martirosyan, lui avait donné du fil à retordre, marquant d’entrée un knockdown. Avant de mettre fin à sa carrière sans avoir jamais été titré, Martirosyan enregistra trois autres défaites contre Jermell Charlo, Erislandy Lara et Gennady Golovkin, des adversaires d’un niveau supérieur à tous ceux qu’Andrade a affronté depuis en 7 championnats du monde. Lorsqu’on lui tend un micro, « Boo-Boo » Andrade affirme sans rire que les autres cadors ont tous peur de lui.

Le 17 avril 2021 restera à jamais, pour l’amateur de boxe, la date d’une soirée de cauchemar. Comme tant d’autres, j’avoue avoir moqué le principe du « Triller Fight Club » pour le battage assourdissant autour de Paul vs Askren, avant de m’offusquer de son vrai carton d’audience. Les acheteurs étaient tous des crétins finis ou des incultes, et les participants à cette farce des cyniques ou des imposteurs. Du haut d’un supposé statut de « vrai » fan du sport, mon jugement était sûr et irrévocable. Puis, la colère retombée, j’ai un peu réfléchi. Gageons que je ne serai jamais dans le coeur de cible d’un Paul vs Askren, alors que je corresponds largement, à six fuseaux horaires près, à celui d’Andrade vs Williams. Pour autant, si les deux événements devaient se reproduire, que pourrais-je décemment conseiller à un téléspectateur occasionnel – ou « casual fan » – du Noble Art qui souhaiterait juste passer un putain de bon samedi soir loin du boulot, de la Covid et de sa feuille d’impôts ? La triste vérité est que je lui recommanderais un bon DVD.

Des légions de gagne-petit

Au moins les iconoclastes du Triller Fight Club ont-ils fait l’effort de saisir l’air du temps – la promotion en ligne, le format innovant – ainsi que ce qui fait l’essence de la boxe télévisée : l’excitation qui monte des semaines durant, puis un putain de bon samedi soir loin de tout ce qui ennuie ou contrarie l’honnête homme. Sur DAZN, on vit la boxe telle qu’HBO la montrait voici 30 ans, une kyrielle de boxeurs médiocres et une présumée star jamais sortie de sa zone de confort en 12 ans de carrière professionnelle. Peut-être un peu de gnôle et de ganja eût-il rendu l’affaire plus agréable à suivre ; quoiqu’il en soit, côté « puristes » de la boxe, le tableau offert n’est guère reluisant. Le Noble Art ne mourra jamais, quoi qu’en pensent les zélateurs du MMA – dont les champions sont les premiers à quémander une part du gâteau que rapporte toujours sa grande soeur… Elle est trop fascinante, trop essentielle, trop chargée de mythes et d’Histoire pour cela. Mais les légions de gagne-petit qui vivent à ses crochets se foutent bien qu’elle devienne un sport de niche, du moment que leur soupe reste bonne.

Le 17 avril 2021 restera à jamais, pour l’amateur de boxe, la date d’une soirée de cauchemar. Parce qu’avec le triomphe du Triller Fight Club elle aura tendu aux protagonistes traditionnels de ce sport le plus cruel des mirroirs. Des diffuseurs dénués de la moindre espèce d’imagination à l’heure d’améliorer la qualité de leur produit. Des champions cramponnés à leurs CVs vierges de défaites, qui se prennent tous pour Floyd Mayweather Jr. sans avoir jamais montré le quart de ses gonades ou son talent. Des fédérations qui multiplient les ceintures vides de sens parce que les 4 titres mondiaux distribués dans 17 catégories de poids ne leur suffisent plus. Des promoteurs encroûtés dans leur guerre de tranchées, dont la seule audace périodique consiste à trouver comment attirer des casual fans devant des pay-per-views qui ne le mériteront pas, et les dégoûter ainsi une bonne fois pour toutes d’y revenir. Le hardcore fan qui s’accroche malgré tout, lui, n’intéresse plus personne.

Plus un symptôme qu’une maladie

Évidemment, on caricature. Pour l’événement traditionnel du Cinco de Mayo, Canelo Alvarez affrontera enfin l’invaincu Billy Joe Saunders, trois ceintures des super moyens en jeu. Y succèderont deux autres excellents combats d’unification en super légers – Taylor vs Ramirez – et super welters – Charlo vs Castaño. Le sommet des poids lourds d’Outre-Manche opposant Anthony Joshua à Tyson Fury devrait être entériné cette semaine, fût-il privé du seul écrin qui lui siérait, un Wembley plein jusqu’à la gueule d’Anglais ivres et enthousiastes. Et voir Oubaali en vedette d’un combat de prestige, même payé des queues de cerise en comparaison d’un Jake Paul, sera une rare friandise pour les fans français. Reste que ces soirées de boxe « classiques » si savoureuses sur le papier ont tout intérêt à tenir leurs promesses : Triller récidivera le 5 juin prochain avec un affrontement de champions des légers entre Teofimo Lopez et George Kambosos, vraie bonne affiche complétée de l’inévitable freak show en sous-carte – on parle ainsi du quasi sexagénaire Evander Holyfield contre l’ultime vainqueur de Tyson, Kevin McBride… Espérons que le plus beau des sports sorte moins abîmé que régénéré de l’aventure du Triller Fight Club. Et d’ici-là, n’oublions pas que Paul vs Askren relève du symptôme, alors que les multiples maladies dont souffre la boxe sont connues depuis longtemps.

2 commentaires sur “Pour en finir avec Paul vs Askren

  1. triste et réaliste constat sur la maladie qui ronge la boxe depuis des années.
    le boo-boo show a d’ailleurs continué pendant la conférence de presse post Canelo-Saunders…
    quelle tristesse également de voir que Fury-Joshua aura sûrement lieu en Arabie Saoudite, quelle est la légitimité de l’arabie saoudite pour être le lieu d’un combat d’unification historique entre deux boxeurs britanniques… seul Wembley ou un stade anglais devrait accueillir cet événement, je trouve aberrant que les deux principaux intéressés acceptent cette délocalisation, le/la covid a bon dos..

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